Sport | Hess comme Superwoman


À la voir débouler dans le salon, chez elle, au cœur de l’hiver colmarien, on jurerait que rien n’a changé : même sourire aux lèvres, même espièglerie dans le regard, même bagout, même impression d’avoir tout le temps trente-six casseroles sur le feu. Juste une impression ? Pas tout à fait. Mais Béatrice Hess n’est pas du genre à vendre du rêve : « La maladie gagne du terrain », annonce-t-elle d’emblée.

« C’est arrivé très vite et très fort »

Une discrète canule nasale à oxygène orne désormais son visage, témoin matériel du diagnostic prononcé il y a deux ans : la championne paralympique de natation, médaillée d’or à vingt reprises entre 1984 et 2004, souffre de la maladie de Pompe.

« C’est entre la myopathie et la sclérose en plaques, décrit “Béa”. C’est arrivé très vite et très fort. Je faisais des mini-comas, je n’avais plus assez de forces musculaires pour chercher l’oxygène. Pendant mes vingt années de carrière sportive, j’ai fait un déni. Mais quand il y a eu le relâchement de l’après-carrière, la maladie m’a rappelé qu’elle existait. Elle a pris sa revanche. »

Le ton est posé, direct, sans fioritures. L’Alsacienne de 58 ans en a vu d’autres, elle qui a perdu l’usage de ses jambes dans sa jeunesse, conséquence d’une ostéomyélite (infection osseuse). Cette paralysie progressive, la jeune fille de Ribeauvillé en avait rapidement fait une force, au point de devenir l’une des figures du combat pour les droits des handicapés et de l’émancipation par le sport. Son investissement n’a pas changé, même si l’absorption de l’Alsace par le Grand Est a mis, au moins, en sommeil son engagement associatif. « Je ne pensais pas que dans le domaine, il puisse y avoir de tels loups, résume pudiquement l’ex-présidente du comité régional Handisport Alsace (2009-2017). J’ai perdu une famille. »

Son bureau en désordre, un téléphone dans chacune des poches de son fauteuil roulant et une table de maquillage aux allures de caverne d’Ali Baba trahissent malgré tout une belle activité, même si elle est moins intense qu’avant. Et qu’elle s’écrit loin des bassins qui ont fait sa légende. « C’est comme si on disait à un musicien qu’il ne peut plus faire de musique, soupire-t-elle. Le plus dur pour moi, ç’a été de faire le deuil de l’eau. La douche est le seul contact que j’ai encore avec elle. Je ne peux pas assister à des compétitions non plus, les émanations de chlore me sont interdites. » À proprement parler, Béatrice n’a plus nagé « depuis quatre ans ». Une éternité.

Au risque de se répéter, la marraine d’ELA (Association européenne contre les leucodystrophies) ne se lamente pas sur son sort. Pas le genre de la maison. « Il m’a simplement fallu changer mon comportement, l’adapter, et ça m’a pris beaucoup de temps pour l’accepter. Parfois, j’aimerais que ça aille plus vite. J’ai essayé de trouver une passion palliative, comme le font les autres sportifs retraités, mais il y a beaucoup de choses que je n’ai pas le droit de faire. Quand vous voyez Roxana Maracineanu ministre des Sports, c’est une belle reconversion, non ? » Alors elle a fait du CESER son ministère.

Au Conseil économique, social et environnemental du Grand Est, dont elle préside la commission Sports, Béatrice Hess a retrouvé cette sensation d’être utile. « Mon moteur fonctionne moins bien, alors je compense avec mon cerveau, sourit-elle. C’est génial de pouvoir continuer à apporter au sport. J’ai quand même porté deux candidatures olympiques pour la France (en 2008 et 2012, sans succès) , le projet “Femmes et Sport” et maintenant le “Sport pour tous”. Je m’y retrouve. Il faut que personne ne reste sur le banc de touche. Pour moi, c’est ça le sport. »

C’en est aussi pour aller défendre ses dossiers entre Strasbourg, Chalon et Metz, en traversant la ville en fauteuil jusqu’à la gare, par tous les temps, dès potron-minet, deux à trois fois par semaine. Ajoutez à cela ses fonctions à la Fondation Décathlon, au conseil d’administration du Crédit Mutuel à Colmar et au comité d’éthique de la télé locale TV7, plus la vie quotidienne aux côtés de son mari Aristide et jamais bien loin de ses enfants Delphine (27 ans) et Guillaume (29 ans), et ça donne des semaines bien remplies.

Un futur en politique ?

« J’ai perdu de l’oxygène et mes facultés musculaires, donc de l’autonomie, mais je m’organise pour trouver des solutions au quotidien, insiste celle qui a été décorée par quatre présidents différents (Mitterand, Chirac, Sarkozy et Hollande). On ne peut pas nier que les choses ont énormément changé, en bien. Prendre le train, être considéré dans la société… Mais c’est comme l’égalité hommes/femmes, il a d’abord fallu une loi. Et puis, soyons réalistes, un handicapé qui veut être autonome, il doit être riche. Le fauteuil électrique que j’ai dû acheter, il a coûté 34 000 euros, on m’en a remboursé 5600. La clim dans la maison, je l’ai achetée avec ma médaille de 2004… Sans ça, pendant la canicule, j’appelais le 15. »

Le soleil s’est désormais couché à Colmar, il fait nuit noire. « OK Google, allume la lumière ! », s’exclame-t-elle malicieusement. Et la lumière fut. « J’essaie de rester à la page… » La prochaine s’écrira-t-elle en politique ? « Je n’en ai jamais fait, mais avec l’expérience que j’ai, c’est peut-être le moment », avoue-t-elle, énigmatique. Admiratrice d’Adrien Zeller, « profondément alsacien », comme elle, et porteur d’une vision humaniste qui lui correspond, Béatrice Hess pourrait trouver dans l’éclosion de la Collectivité européenne d’Alsace un terrain d’expression à son goût. Le goût des autres, avant tout.



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