Samir Grimes. Expert international en environnement : «Il n’existe aucune stratégie ou plan spécifique aux eaux de ballast en Algérie»


-Est-ce que l’Algérie a une vision sérieuse les eaux de ballast ?

Malgré les épisodes de plus en plus fréquents d’apparition et de prolifération des espèces non indigènes et dont certains ont été provoqués par des espèces toxiques le long de la côte algérienne, la prise de conscience par rapport aux dangers des eaux et des sédiments de ballast demeure très faible. D’autant que l’Algérie ambitionne de développer de manière intensive l’aquaculture, compte sur le tourisme, notamment balnéaire, pour diversifier son économie, la part des protéines alimentaires d’origine marine est marginale en Algérie. Des floraisons de dinoflagellés nocifs ont été signalées à Alger, Annaba, Aïn Témouchent et Béjaïa, mais très peu d’informations ont été communiquées sur ces épisodes.

Ceci ne veut certainement pas dire que ce phénomène est circonscrit à ces zones mais surtout que les moyens d’investigation scientifique sont dérisoires ainsi que l’absence d’un plan de veille et d’alerte au niveau national vis-à-vis des effets des eaux de ballast et plus globalement des bio-invasions marines. Pour illustrer mon propos, je voudrais signaler que des espèces comme le Dinophysis acuminata ont été signalées dans la baie d’Alger en 2003 à une profondeur qui allait jusqu’à 10 m ; en 2002, la présence du kyste Alexandriumsp dans la baie d’Alger à 50 m de profondeur et Alexandriumsp. Cette même espèce a été signalée en 2007 à Annaba en 2019 ; un travail de recherche menée à l’ENSSMAL a mis en évidence dans des eaux de ballast échantillonnées à Béjaïa la présence avec une concentration limitée d’espèces à risque.

-Avons-nous une stratégie intégrée impliquant les départements concernés : transport, environnement énergie ?

Malheureusement, il n’existe aucune stratégie ou plan spécifique aux eaux de ballast en Algérie, ni au niveau scientifique ni au niveau de la veille et du monitoring, et encore moins au niveau de la gestion. Pour des raisons qui me sont inexpliquées, il apparaît que la nouvelle stratégie et le nouveau plan du gouvernement dans le domaine de la protection de l’environnement ne considèrent pas avec le niveau approprié cette question. Il est possible que pour les concepteurs de ces stratégies et plans la lutte contre les effets négatifs des eaux et les sédiments de ballast n’est pas une question environnementale prioritaire.

Peut-être par méconnaissance de leurs implications négatives sur les services et les bénéfices économiques et sociaux de l’écosystème marin national. Il est par conséquent important, compte tenu des effets indésirables de ces espèces, de considérer, sans dramatiser, ce phénomène comme un problème de santé qui pourrait prendre des proportions importantes à l’avenir. Les bio-invasions, en particulier quand c’est des invasions biologiques dues à des espèces toxiques, requièrent des capacités et des moyens d’intervention appropriés.

Il est nécessaire de disposer de moyens fiables et rapides pour faire un diagnostic sur la présence d’organismes pathogènes dans l’eau ou le sédiment de ballast et de développer également les moyens pour vérifier la traçabilité de manière aussi rapide sur l’origine de l’eau dans chaque ballast.

-Le dispositif de veille environnementale national intègre-t-il cette question ?

Non. Tout d’abord, il n’existe pas encore de dispositif de veille environnementale au sens organisé et structuré du terme, avec des capacités établies, des mécanismes encadrés et bien «huilés» ainsi que des responsabilités clarifiées et assumées par l’ensemble des parties prenantes légalement responsables, encore moins sur la question spécifique des eaux de ballast.

Le législateur algérien a prévu, à juste titre, des instruments opérationnels pertinents de gestion des risques environnementaux, y compris marins. Malheureusement, de manière inexplicable et même irresponsable, les catalyseurs institutionnels de ces instruments ont des difficultés à les rendre pleinement effectifs et opérationnels.

Il est vraiment temps de se pencher très sérieusement sur ces questions à l’effet de traduire de manière concrète la réglementation environnementale du pays sur le terrain de l’action, et ce, de manière globale, pas uniquement pour le sujet des eaux de ballast, mais pour tous les risques environnementaux marins et maritimes qui pèsent sur les côtes algériennes ; une action ambitieuse, bien coordonnée et mieux structurée est cruciale.

Il y va de la pérennité de l’intégrité environnementale du pays, de sa sécurité sanitaire et des opportunités économiques et sociales que recèle le bassin algérien pour l’avenir et la souveraineté de notre pays.


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