L’Iran après Soleimani, entre maîtrise militaire et fébrilité politique


Entre l’assassinat de Ghassem Soleimani dans la nuit du 2 au 3 janvier et les nouvelles manifestations qui occupent les rues d’Iran aujourd’hui, une dizaine de jours se sont écoulés ; dix jours qui marquent un tournant crucial dans le bras de fer qui oppose la République islamique aux Etats-Unis, mais aussi à sa propre population. Ces journées ont démontré, de la part des Iraniens, à la fois une maîtrise intelligente de la réponse militaire apportée après la mort du général, mais également une réelle fébrilité du pouvoir après l’aveu de la responsabilité des Gardiens de la Révolution dans le crash de l’avion ukrainien, qui a entraîné la mort de 176 personnes mercredi 8 janvier. 

A cette date, on pouvait croire la « guerre des douze jours », qui a opposé les Etats-Unis et l’Iran en Irak depuis le 27 décembre, achevée sur une victoire iranienne. En effet, en réponse à l’assassinat de Ghassem Soleimani, Téhéran a tiré le 8 janvier plusieurs missiles contre deux bases américaines en Irak, sans causer de pertes humaines et surtout sans s’attirer de riposte musclée de la part de Washington. Dont acte ? Cette contre-attaque iranienne millimétrée apporte en effet plusieurs enseignements. 

C’est d’abord la politique de la dissuasion qui l’a finalement emporté. La riposte iranienne en Irak a étonné jusqu’aux militaires américains par sa précision et sa portée, au même titre que les attaques qui ont frappé les sites pétroliers saoudiens le 14 septembre dernier (dont la responsabilité avait été nié par Téhéran). Les experts estiment qu’aucun pays de la région, même pas Israël, ne serait en mesure de se protéger contre de telles attaques. Si elles disposent d’un matériel militaire conventionnel moins efficace que celui de leurs adversaires, les forces militaires iraniennes peuvent en revanche se prévaloir d’un arsenal non conventionnel parmi les plus puissants du monde, tant en missiles balistiques qu’en drones, sans oublier des équipes de hackers et surtout une « armée » de 250 000 combattants au sein des diverses milices chiites réparties dans tout le Moyen-Orient. Une force qui permettrait de mener une guerre asymétrique d’où les Etats-Unis sortiraient potentiellement meurtris et pas nécessairement victorieux. 
C’est ensuite la victoire d’une politique méthodique et réfléchie face au manque de stratégie américain qui s’est cristallisée en Irak. Depuis 2003, les Américains ont échoué à créer ce « grand Moyen-Orient » favorable à leurs intérêts. L’Iran, à l’inverse, a su maîtriser son voisin et ancien ennemi en infiltrant à la fois sa vie politique et son organisation sécuritaire. La mort de Soleimani a levé toutes les ambiguïtés qui entouraient encore les allégeances de l’Irak, qui a porté son choix vers l’Iran. Ce sont par ailleurs les échanges d’information entre les deux pays qui ont permis aux Iraniens de frapper les bases américaines sans faire de victimes. 

Alors qu’elle avait subi tout l’automne des manifestations contre son hégémonie, du Liban au cœur même de Téhéran, la République islamique a réussi, en quelques jours, à mobiliser un front chiite et plus globalement régional anti-américain. S’ils possèdent la force militaire, les Etats-Unis ne possèdent plus d’alliés face à un pays qui a la maîtrise du terrain et de techniques de guerre difficiles à anticiper. A ce titre, la réponse iranienne du 8 janvier avait valeur d’avertissement, parfaitement entendu par la partie adverse. Bien que les deux pays se soient tenus pour quittes, le nouveau chef de la force Al-Qods, Esmaïl Qaani, ancien second de Soleimani, a rappelé que l’objectif restait, à long terme, de chasser toutes les forces américaines de la région. L’interventionnisme de Washington au Moyen-Orient semble appartenir désormais à une époque révolue. 

Ce 8 janvier, ayant réduit à néant la menace d’un conflit ouvert avec les Etats-Unis et ayant réussi à rassembler sa population, la République islamique pouvait donc se prévaloir d’une victoire sur tous les plans. Las, alors que les Gardiens de la Révolution, corps honni de la majorité des Iraniens et associés à la politique répressive du régime, jouissaient d’un capital sympathie inespéré après l’assassinat de leur chef, un avion civil ukrainien comptant 176 passagers a été abattu sur leur ordre, et semble-t-il par erreur, quelques heures après la riposte iranienne en Irak. 

Très vite, les doutes se sont manifestés quant au caractère accidentel du drame, Téhéran rejetant toute responsabilité dans l’évènement. Ce n’est que lorsque les confirmations concernant un tir de missile iranien ont été apportées, à la fois par le Premier ministre canadien Justin Trudeau – l’avion comptait 63 ressortissants canadiens dont beaucoup de binationaux – par des images satellites et par les fragments de missile retrouvés dans les débris de l’avion sur les lieux de l’accident, que les Gardiens de la Révolution, après trois jours de mensonges, se sont résolus à reconnaître « leur erreur ». 
Les questions auxquels le chef du corps militaire devra répondre sont nombreuses, et notamment pourquoi, dans un contexte de fortes tensions militaires et de tirs de missiles balistiques, l’Etat iranien n’a pas fermé son espace aérien à l’aviation civile, comme le droit international le prévoit. Plus encore, les Gardiens de la Révolution vont devoir justifier trois jours de déni et de désinformation auprès de la population iranienne. Occupant la rue et unie face à l’adversité après la mort de Soleimani, celle-ci manifeste toujours… mais cette fois pour crier sa colère contre ses dirigeants et réclamer justice. En moins de 48 heures, les Gardiens ont réussi le tour de force de se décrédibiliser et de réanimer la colère populaire contre un régime toujours aussi répressif – les rassemblements d’hommage aux victimes ont été interdits – et fébrile face à son peuple.

Ce drame risque d’être particulièrement préjudiciable pour la République islamique, désormais obligée de calmer l’ire de la communauté internationale face à un usage inacceptable de mensonges répétés. Or l’Iran, qui se trouve dans une situation économique catastrophique, a plus que jamais besoin d’alliés face aux Etats-Unis, dont le retrait de l’accord de Vienne en mai 2018 a lentement créé la situation géopolitique actuelle. Sauvegarder le texte est plus que jamais une utopie, car même si les Iraniens n’ont pas annoncé leur retrait officiel de l’accord, dans la pratique ils se considèrent désormais exonérés de tout engagement ni d’aucune limite pour leur enrichissement d’uranium. Cela les expose néanmoins au risque de voir s’enclencher le mécanisme de règlement des différends, prévu par l’accord, et de subir un retour automatique de la totalité des sanctions du Conseil de Sécurité de l’ONU. 

Ce sont là autant de mauvaises nouvelles pour une économie déjà mal en point, et un régime politique en équilibre instable permanent. A l’issue de la « guerre des douze jours », force est de constater que, finalement, rien n’a changé : si elle a démontré sa maîtrise du jeu régional, la République islamique n’a pas su capitaliser rapidement sur ces acquis, et a surtout démontré sa fébrilité sur la scène intérieure. Les conservateurs, qui pouvaient espérer une belle victoire aux législatives de février, l’ont peut-être déjà compromise. 





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