Après la fresque The Irishman de Martin Scorsese, sorti sur nos écrans et sur Netflix à l’automne dernier, deux longs métrages avec pour sujet la mafia prennent l’affiche coup sur coup au Québec. Il y a Le Traître du cinéaste italien Marco Bellocchio, qui survole la vie de l’informateur Tommaso Buscetta, membre en règle de la Casa Nostra, ainsi que l’intense Mafia Inc. du réalisateur québécois Podz (de son vrai nom Daniel Grou). Deux sorties précédées des révélations explosives de l’émission Enquête de Radio-Canada autour des liens allégués entre Lino Saputo et le milieu du crime organisé montréalais. Car entre réalité et fiction, qu’on le veuille ou non, la mafia est une partie intégrante de l’histoire de Montréal.
En s’inspirant très librement de l’essai Mafia inc. Grandeur et misère du clan sicilien au Québec des ex-journalistes André Cédilot et André Noël, le scénariste Sylvain Guy (Louis Cyr, Monica la Mitraille, Liste noire) a imaginé la famille Gamache, dont le père, le fils et la fille sont liés de trois manières différentes au clan Paternò. Henri (Gilbert Sicotte) leur confectionne des habits depuis plusieurs décennies ; Vincent dit Vince (Marc-André Grondin) monte tranquillement les échelons dans sa famille d’adoption italienne ; et Sofie (Mylène Mackay) se fiance au plus jeune fils du puissant parrain Frank Paternò (Sergio Castellitto). Le destin des Gamache et des Paternò se lient et se délient dans ce récit avec lequel Podz semble s’amuser comme un gamin, en tirant toutes les ficelles derrière la caméra.

Fort de ses expériences sur les séries policières 19-2 et Cardinal, Podz ne tombe pas dans le piège de se répéter et de tenter des prouesses techniques pour nous en mettre plein les yeux, prouesse qui auraient nui au développement du film. Car au cœur de Mafia inc, bien avant les quelques affrontements musclés dont ces gangsters sont capables, il y a la famille, ce lien de sang quasi sacré, qui unit, qui oppose, et que certains trahissent malgré tout. Sylvain Guy ne perd jamais de vue cette trame de fond, ces relations humaines complexes qui nous font parfois haïr celui qu’on aime ou tout sacrifier pour sauver l’un des nôtres.
À lire aussiC’est certainement d’ailleurs pour cette raison que la mafia nous fascine autant. Elle est un parfait mélange entre le code d’honneur, le dévouement à une cause commune, le mystère que ce milieu réussit à conserver et ses astucieuses stratégies pour étendre son réseau tentaculaire. Tout cela, sous la coupe d’un homme tout puissant et au nez de la société, de nos institutions qui sont censées appliquer les lois. À cela s’ajoute la violence, parfois extrême, comme moyen de dissuasion et surtout comme sentence ultime pour mieux communiquer un message aux autres membres du clan. Henri Gamache le sait trop bien et c’est pourquoi il pourrait reprendre mot pour mot ceux de Lino Saputo dans son autobiographie, lorsque ce dernier affirme « ne pas fréquenter ceux qui recourent à la violence », même si le tailleur bénéficie de leurs achats dans sa mercerie. Mais le Gamache fictif et le Saputo bien réel, subissent les conséquences, diamétralement opposées avouons-le, de se tenir un peu trop proche des organisations criminelles.
Dans Le Traître de Bellocchio, le réalisateur de 80 ans nous plonge au cœur même du puissant empire italien en restant assez fidèle aux versions officielles. En révélant les rouages de la mafia sicilienne au célèbre juge Giovanni Falcone, et en faisant ainsi tomber quelques centaines de chefs des différentes factions, Tommaso Buscetta savait très bien il mettait toute sa famille en danger. Mais poussé par un instinct qui ne lui donnera pas tort, Buscetta sauvera sa peau et celles de ses proches, grâce au programme de protection des témoins. Falcone et son collègue le juge Paolo Borsellino ne furent pas aussi chanceux, les deux succombèrent à des explosions très bien planifiées.

Que vous choisissiez de voir Mafia inc. ou Le Traître — idéalement les deux, il faut saluer le fait que les cinéastes Grou et Bellocchio n’ont pas trahi leur nature pour mettre en scène un genre très américanisé, difficile à réinventer. Surtout, les deux réalisateurs réussissent à bien camper leur drame, chacun dans son contexte respectif. D’une salle de réception de Saint-Léonard au boulevard d’un parc industriel, Mafia inc. est profondément montréalais. Tout comme les protagonistes qui jonglent habilement avec les langues anglaises, françaises et italiennes. De son côté, Marco Bellocchio insuffle une certaine théâtralité à son œuvre et l’élève en critiquant ouvertement les institutions de son pays et en plaçant les siens devant un miroir révélateur de leurs propres travers.
N’est-ce pas ça la mafia finalement, le reflet à la fois des forces et des faiblesses de notre société ? La métaphore de nos désirs de richesses et de pouvoir dans cette jungle urbaine qui valorisent surtout les plus puissants ? Avec la transposition de ces familles sur nos écrans, nous, spectateurs, sommes à la fois un Gamache et un Paternò, capables du meilleur et du pire, du dévouement à la trahison. Surtout, il y a cette assurance réconfortante en quittant la salle, que ces clans qui pèchent par l’excès demeurent bien loin de nos vies, heureusement plus tranquilles.
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