Henri Duparc : l’art de la mélodie


Henri Duparc (1848-1933), musicien de l’émotion (1/3). Franck Besingrand, auteur d’une biographie sur le compositeur Henri Duparc parue chez Bleu nuit éditeur, évoque pour Classicagenda le parcours singulier de celui qui arrêta de composer à 36 ans pour vivre dans l’isolement et le silence. Dans ce premier volet, il détaille ce qui en fait un maître de la mélodie française.      

 

« C’est pour les rares amis seuls (plusieurs même inconnus) que j’ai écrit mes mélodies, sans aucun souci d’applaudissement ou de notoriété. Bien que courtes, elles sont (et c’est leur seul mérite) le fond de moi-même, et c’est du fond du cœur que je remercie ceux qui l’ont compris. C’est à leur âme que s’adresse mon âme : tout le reste m’est indifférent ».

Cette émouvante confession faite en 1922 révèle l’étonnante personnalité du musicien et par delà son œuvre admirable (bien que réduite : 17 mélodies, une Sonate pour piano et violoncelle, un Motet et 3 pages orchestrales), la singularité de son parcours créatif.

 

Un “mélancolique isolement”

Musicien exceptionnellement doué, épris de romantisme et romantique par nature, il a su fasciner son maître César Franck qui le considérait avec prédilection parmi ses disciples et « le mieux organisé comme trouveur d’idées musicales » (Octave Séré).

Pour s’en convaincre il faut considérer l’une de ses mélodies les plus accomplies, L’Invitation au voyage (sur un poème de Baudelaire), écrite à l’âge de 22 ans en 1870, œuvre qui fit sa notoriété.

Le fait qu’il cessa quasiment de composer dès 1884 (à l’âge de 36 ans) et « qu’il vécut dans un  mélancolique isolement jusqu’à 85 ans » (Emile Vuillermoz, Histoire de la musique, 1949), le fit sinon oublier – ses mélodies furent toujours chantées et connues – du moins entrer dans une singulière légende.

« Je vis dans le regret de ce que je n’ai pas fait, sans m’occuper du peu que j’ai fait »

Les 17 mélodies de Duparc (13 sont essentielles et les plus interprétées) sont le fruit de toute une vie : elles l’accaparent de 1868 à 1884 au travers d’une gestation laborieuse, faite d’indécisions, d’abandons, de multiples retouches. Elles restent la gestation d’un rêve souvent interrompu ou inabouti : « Il ne peut écouter que le chant de son âme qu’il est incapable de faire connaître » (Michel Fabre). Une œuvre interrompue, brisée par le silence, ne vivant que dans l’intériorité du musicien : « Je vis dans le regret de ce que je n’ai pas fait, sans m’occuper du peu que j’ai fait ».

La reconnaissance par ses pairs

Dès l’époque du compositeur, ses mélodies ont déjà suscité des commentaires élogieux. Ravel parlait de « mélodies imparfaites mais géniales » et Massenet voyait La vie antérieure « (…) comme une œuvre fondamentale : mieux vaut n’avoir fait qu’une chose comme celle-ci qu’une œuvre nombreuse et imparfaite ». Debussy, pourtant souvent sévère, loua dans Monsieur Croche (1902) les mélodies de Duparc : « il n’y a plus rien à dire, puisqu’elles sont parfaites ». Georges Servières (Guide Musical, 1895) parle « d’une originalité absolue, d’une sève riche et abondante (…) exempte d’afféterie… ». Quand à Fauré, dont on connaît le lien assez fort avec Duparc, il est particulièrement éloquent dans un article du Figaro (1904) : « Parmi les musiciens actuels, je n’en connais pas dont les œuvres recèlent, en même temps qu’un constant souci de la forme, une invention mélodique et harmonique plus soutenue et, surtout, une plus profonde sensibilité. »

Henri Duparc vers 1875

Henri Duparc vers 1875 © DR

Vers une esthétique du lied allemand

On a depuis longtemps fait la remarque que son œuvre mélodistique s’écarte d’une manière sensible du genre français, alors pratiqué par ses contemporains (Gounod et Fauré, puis Debussy et Ravel), pour s’orienter davantage vers l’esthétique du lied allemand. Ses mélodies en forme de Ballades romantiques allemandes, avec Heine comme poète privilégié, savent unir les frontières du réel et du rêve comme on le trouve magnifiquement illustré chez Schubert. De telles œuvres ont su inspirer Duparc dans La Vague et la Cloche, Le Manoir de Rosemonde et Testament. Par ses mélodies, d’une forme assez nouvelle pour l’époque, il contribue également au rayonnement du genre marqué par  la mélodie continue de Wagner, donnant véritablement son essor à la mélodie avec orchestre.

Le manuscrit du Manoir de Rosemonde

Le manuscrit du Manoir de Rosemonde

Les ancrages musicaux de Duparc sont ainsi bien affirmés : ses dieux restent Wagner, Schubert, Schumann et Beethoven. Mais la guerre de 1870 va soulever un sentiment nationaliste exacerbé et faire apparaître un nouvel aspect conflictuel dans la création de notre musicien, cruellement partagé entre la détestation du peuple allemand et la vénération de sa culture : on le ressent clairement dans deux de ses plus belles mélodies : Phidylé et La Vie antérieure.

 

Henri Duparc

Henri Duparc par Franck Besingrand, chez Bleu nuit éditeur





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