Comment définiriez-vous la grossophobie ?
Daria Marx C’est l’ensemble des discriminations envers les personnes grosses. Le harcèlement et la moquerie sont une chose. Mais il y a un système organisé pour ne pas prendre les gros en compte et pour les éloigner de la société. Sur le marché de l’emploi, c’est une catastrophe. Les gros sont beaucoup moins reçus en entretien que les personnes au poids normé. Ils sont généralement plus précaires. Pourtant on cherche à faire passer la grosseur pour une maladie de la volonté. Dans la loi il n’y a pas de mention claire de la discrimination grossophobe. Donc légalement, il est compliqué de la dénoncer, et les institutions sont assez peu renseignées sur le sujet. La plupart des gens ont cette idée reçue que l’obésité vient uniquement du fait de mal manger. On entend souvent des choses comme « si tu veux arrêter d’être grosse, fais du sport ». Comme si, en plus d’être gros, on était stupides. La médecine a longtemps fonctionné sur ces principes. Oui, on est gros parce qu’on mange.
Mais les vraies questions sont les suivantes : pourquoi on mange ? Qu’est-ce qu’on mange ? La précarité, le harcèlement, les violences familiales ou sexuelles peuvent en être des causes. Mais rien n’est fait dans ce sens. J’ai dû être hospitalisée récemment, l’équipe médicale n’a pas trouvé de brassard qui permette de prendre ma tension de façon correcte. Je ne blâme pas les personnels, mais plutôt le manque d’équipements adaptés. Rien n’est fait pour soigner correctement les gros, ou les orienter et les diagnostiquer correctement.
Dans le film, il est dit qu’en France l’amalgame est fait entre « faire la guerre à l’obésité » et « faire la guerre à l’obèse », pouvez-vous nous expliquer ?
Daria Marx En France il y a vraiment cette confusion, même au niveau de l’État et du milieu médical. On pense judicieux d’enfoncer les obèses plutôt que de proposer des solutions de soins à l’obésité. On jette une sorte de couverture honteuse sur les obèses, en espérant qu’ils disparaissent au plus vite, au lieu de s’attaquer à la racine du problème. Il n’a jamais été question de dire que l’obésité est une chose géniale. Nous demandons juste de pouvoir vivre comme tout le monde.
Vous dites : « J’ai longtemps cru être la seule grosse de France. Personne ne me ressemblait, ni à la télé, ni dans les journaux », y a-t-il un souci de représentativité dans les médias ?
Daria Marx Les corps représentés à la télévision sont stéréotypés, normés. On est dans une télévision éloignée de la réalité. Quand on est la seule personne grosse de sa classe, qu’on ne voit jamais personne comme soi dans les médias et que personne ne nous ressemble jamais, on se pose beaucoup de questions.
Vous parlez de vos difficultés à vous vêtir. Les entreprises du textile sont-elles problématiques et responsables ?
Daria Marx Il y a un gros paradoxe. La proportion de personnes grosses augmente, mais le marché de l’habillement grandes tailles ne grandit pas. Il y a une sorte de honte pour les enseignes à avoir des rayons « grandes tailles ». Les corps gros ne sont pas « fashion », donc on ne constitue pas une cible intéressante pour eux. Beaucoup utilisent Internet pour s’habiller.
Votre amie Anouch dit dans le film : « Dès que je sors de chez moi, mon corps ne m’appartient plus, c’est une cible mouvante… »
Daria Marx Les gens pensent pouvoir nous apprendre et nous corriger sous le seul prétexte qu’ils ne sont pas gros. Déjà, ça tombe très souvent à côté de la plaque. Mais en plus ce n’est pas sollicité ! Les gens n’ont pas de filtre avec les gros. Et je pense que la plupart des gens ont très peur de devenir gros. On sert d’épouvantails, notamment pour certains parents qui ne manquent pas de nous ­désigner dans la rue pour que leurs enfants grignotent moins.
Vous vous définissez comme féministe et militante contre la grossophobie…
Daria Marx Ces deux luttes sont, pour moi, intrinsèquement liées. Malheureusement, les mouvements féministes français se soucient peu de certaines minorités, comme les personnes grosses. Mais il a été démontré que les oppressions grossophobes sont d’abord ressenties par les femmes et les minorités de genre. Il y a également de gros problèmes de violences gynécologiques et obstétriques chez les femmes grosses. Puis l’un n’annulant pas l’autre, les femmes grosses subissent également le sexisme.
Vous avez cofondé le collectif Gras politique, avec Eva Perez-Bello…
Daria Marx Nous sommes une association féministe contre la grossophobie. Nous proposons des actions pour aider directement les personnes grosses, mais aussi un ensemble d’ actions d’éducation populaire dans des syndicats, des associations ou encore des lycées. Enfin, nous essayons de faire du « lobbying » auprès de différentes institutions afin de faire reconnaître la grossophobie.
La couverture de l’hebdomadaire Télérama sur la grossophobie, dans lequel vous ­intervenez, a été censurée par plusieurs réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ?
Daria Marx La censure du corps gros sur Instagram et Facebook n’est pas nouvelle. Mais de la part de Télérama, qui n’est pas un journal pornographique, on aurait pu s’attendre à ce que cette censure ne s’applique pas. Cela me fait beaucoup rire que Télérama se retrouve fer de lance de cette lutte, alors qu’ils n’ont rien fait pour auparavant. C’est un joli coup marketing…



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Crédits photo : www.humanite.fr


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