Cardi B va-t-elle se lancer en politique ?



par Servan Le Janne | 16 janvier 2020

Sur les pas de Roose­­velt

Au bout de ses ongles argen­­tés, entre ses griffes inter­­­mi­­nables, Cardi B laisse la sauce barbe­­cue macu­­ler une côte de porc. « J’ado­­re… », lance la rappeuse avec appé­­tit, avant de suspendre le débit vorace dont elle a le secret. Sur la table, des choux de Bruxelles au bacon, du homard, des maca­­ro­­nis au fromage parse­­més de truffe et un cock­­tail de crevettes attendent la fin la phrase. Va-t-elle faire l’éloge de ce restau­­rant situé à l’ouest d’Hol­­ly­­wood, féli­­ci­­ter un artiste ou parler de sa dernière manu­­cure ? « … J’adore Frank­­lin Delano Roose­­velt », termine la jeune femme en débar­­deur over­­si­­zed et sweat-shirt rose.

Avant ce dîner orga­­nisé au prin­­temps 2018, Belca­­lis Alman­­zar avait quelques fois affi­­ché son penchant Démo­­crate, sans lais­­ser soupçon­­ner un tel inté­­rêt pour la poli­­tique. Le 32e président des États-Unis, en fonc­­tions de 1933 à 1945, « nous a aidé à surmon­­ter la Grande Dépres­­sion alors qu’il était en fauteuil roulant », pour­­suit-elle. « Cet homme souf­­frait de la polio à l’époque de sa prési­­dence et pour­­tant tout ce qui lui impor­­tait était de rendre sa gran­­deur à l’Amé­­rique. C’est le vrai “Make America Great Again” parce que sans lui, les retrai­­tés n’au­­raient même pas de sécu­­rité sociale. »

Cette fois, la native du Bronx ne s’ar­­rête plus. Elle évoque le New Deal, ce « système qui nous a sortis de la Grande Dépres­­sion » en pleine Seconde Guerre mondiale. Roose­­velt l’a mis en place « tout en s’as­­su­­rant que les États-Unis remportent la guerre », sans parler de sa femme, dont l’aura et l’in­­ves­­tis­­se­­ment étaient compa­­rables à ceux de Michelle Obama. « C’était une âme chari­­table et nous avons le même anni­­ver­­saire, le 11 octobre. » Depuis l’en­­tre­­tien, Cardi B a eu le temps de le célé­­brer deux fois. Elle a donné nais­­sance à une fille, s’est sépa­­rée d’Off­­set avant de se remettre avec lui, et elle est deve­­nue la première femme a rece­­voir un Grammy pour le meilleur album rap de l’an­­née. En d’autres termes, la New-Yorkaise a mûri.

Le 12 janvier 2020, sans préve­­nir, Cardi B a annoncé sa volonté de faire de la poli­­tique. « Je pense que je veux être poli­­ti­­cienne », a-t-elle écrit sur Twit­­ter. « J’aime vrai­­ment la poli­­tique, même si je ne suis pas d’ac­­cord avec la poli­­tique actuelle. »

Après avoir regretté le manque de patrio­­tisme de ses conci­­toyens, au regard des docu­­men­­taires sur la guerre qu’elle a pu voir, la rappeuse a promis une vidéo afin d’ex­­pliquer ses projets. « J’en parle­­rai un autre jour », a-t-elle indiqué. « Si je retourne à l’école et me concentre, je pour­­rais être membre du Congrès », estime-t-elle. « J’ai telle­­ment d’idées qui font sens. J’ai juste besoin de deux ans en classe pour pouvoir renver­­ser la table. »

Deux jours plus tard, Bernie Sanders l’a encou­­ra­­gée à s’in­­ves­­tir. « Cardi B est profon­­dé­­ment préoc­­cu­­pée par ce qui se passe dans le pays. Elle sait ce que c’est que de vivre dans la pauvreté et les diffi­­cul­­tés, et ce serait génial pour elle d’ame­­ner cette expé­­rience à la poli­­tique », a déclaré le candi­­dat à la primaire Démo­­crate au site TMZ. Le Séna­­teur du Vermont a pu consta­­ter, depuis 1991, combien les élec­­teurs améri­­cains étaient mal repré­­sen­­tés au Congrès : en 2017, 95 % d’entre eux avaient au mini­­mum un bacca­­lau­­réat, alors que c’était le cas de seule­­ment 32 % des adultes de plus de 25 ans. Et il sait pouvoir comp­­ter sur une alliée fidèle avec Cardi.


Crédits : Gage Skid­­more

Alors que le septua­­gé­­naire s’ap­­prê­­tait à annon­­cer sa candi­­da­­ture à la Maison-Blanche, début 2019, Cardi B se prononçait contre le projet de mur à la fron­­tière mexi­­caine élaboré par Donald Trump. Le Président « est en train de détruire le pays que vous dites tant aimer », répon­­dait-elle le 20 février 2019 à l’édi­­to­­ria­­liste conser­­va­­trice Tomi Lahren. À la même période, elle expliquait avoir refusé de chan­­ter à la mi-temps du Super Bowl en soli­­da­­rité avec l’an­­cien foot­­bal­­leur améri­­cain Colin Kaeper­­nick, qui s’était agenouillé pendant l’hymne en 2016 pour aler­­ter sur les bavures poli­­cières et les discri­­mi­­na­­tions contre les Afro-Améri­­cains. Et mercredi 8 janvier 2020, après l’as­­sas­­si­­nat du géné­­ral iranien Qasem Solei­­mani par le Penta­­gone, elle a publié une vidéo d’Ira­­niens en pleurs, accom­­pa­­gnée du commen­­taire : « Ce ne sont pas des terro­­ristes, Trump si. »

De nombreux sympa­­thi­­sants Répu­­bli­­cains ont critiqué ses prises de posi­­tions. Mais outre Bernie Sanders, quelqu’un d’im­­por­­tant est venu la défendre : « Elle a proba­­ble­­ment eu de meilleures notes que vous aux examens d’his­­toire et elle était dans ma classe de sciences poli­­tiques avan­­cées », a réagi Joan Hill, qui était sa profes­­seure au lycée Renais­­sance for Musi­­cal Thea­­ter and the Arts dans le Bronx, à New York. « Vous êtes loin d’être aussi occupé.e.s qu’elle, et qu’a­­vez-vous fait pour la poli­­tique de ce pays ? Elle dispose d’une tribune natio­­nale et s’en sert pour parler de choses impor­­tantes, n’est-ce pas respec­­table ? Asseyez-vous et fermez-là. »

Une strip­­peuse au Congrès

Sur la scène du lycée Renais­­sance for Musi­­cal Thea­­ter and the Arts, dans le Bronx, une brune en combi­­nai­­son rouge fendue au niveau des jambes est agenouillée devant un micro. Sous les cris stri­­dents de la foule, elle rampe quelques pas et miaule le refrain de « Bad Romance », de Lady Gaga, en se levant sur de longs talons. Elle a les cheveux ondu­­lés, moins de seins qu’aujourd’­­hui, mais il s’agit bien de Cardi B. « Ten Years Chal­­lenge, j’étais encore au lycée », a écrit la rappeuse le 14 janvier 2019 en parta­­geant la vidéo sur Insta­­gram. Le mois précé­dent, elle était reçue avec les honneurs par l’éta­­blis­­se­­ment, suivie par encore un peu plus de cris stri­­dents. C’était l’oc­­ca­­sion de rendre hommage à son ancienne profes­­seure, Joan Hill : « Je sais qu’elle est stricte mais jusqu’à aujourd’­­hui, je l’ai en tête chaque jour de ma vie. »

Bela­­clis Alman­­zar n’a pas toujours aimé l’au­­to­­rité. Fille d’un Domi­­ni­­cain et d’une Trini­­da­­dienne, elle gran­­dit entre le quar­­tier de High­­bridge, dans le sud du Bronx, et Washing­­ton Heights, où vit sa grand-mère. « Adoles­­cente rebelle » de son propre aveu, elle fraye avec des Bloods (un célèbre gang fondé à Los Angeles) et est mise à la porte à 17 ans. La même sentence l’at­­tend à l’Amish Market, d’où elle est renvoyée pour des retards chro­­niques, non sans rece­­voir le conseil d’al­­ler travailler au strip club du coin. « J’y suis allée le lende­­main et j’ai été embau­­chée », se souvient-elle. « En cinq heures, j’ai fait mon salaire voire un peu plus. »

L’argent devient alors une obses­­sion. « C’était ma plus grande ambi­­tion car c’est ce que ces femmes m’ont appris : il n’y a rien de plus impor­­tant que l’argent », retrace-t-elle, ravie de cette épipha­­nie. Deve­­nue une femme plus puis­­sante et plus sûre d’elle, Bela­­clis Alman­­zar inves­­tit alors quelque 200 000 dollars pour produire une mixtape, dont la popu­­la­­rité est bien aidée par son appa­­ri­­tion dans l’émis­­sion de télé-réalité Love and Hip Hop. Sur les réseaux sociaux, son débit vorace et son carac­­tère volu­­bile font le reste.

Son tube « Bodak Yellow » n’a pas encore fait de Cardi B une star inter­­­na­­tio­­nale qu’elle distille déjà des messages poli­­tiques. Dans un épisode de Love and Hip Hop, elle tourne un faux clip de campagne critiquant Donald Trump et encen­­sant, déjà, Frank­­lin Roose­­velt. À ceux qui s’inquiètent d’une possible élec­­tion du milliar­­daire Répu­­bli­­cain, elle recom­­mande de voter pour « Daddy Bernie » en 2016. Avant le scru­­tin, en novembre de cette année-là, elle est invi­­tée à donner son avis à la télé­­vi­­sion par des jour­­na­­listes du Bronx, Desus Nice et Kid Mero. « Trump me rend nerveux parce qu’il pour­­rait prendre mon argent », s’inquiète-t-elle. L’an­­née suivante, elle prend la défense de Colin Kaeper­­nick.

Après avoir redit son amour de Roose­­velt, entre le homard et les crevettes, l’ar­­tiste explique avoir un atout rare en poli­­tique : « Les gens me voient comme quelqu’un de très acces­­sible. Quand je parle, je fais beau­­coup de fautes, je peux dire des mots qui ne sont même pas dans le diction­­naire ! Mais les gens aiment ça car ils peuvent voir que ça vient du cœur. » En septembre 2018, elle accorde son soutien à Cynthia Nixon, actrice de Sex and the City et candi­­date au poste de gouver­­neure de New York, alors que son rival chez les Démo­­crates, Andrew Cuomo, a les faveurs de Nicki Minaj.

Mais Cardi B est surtout derrière Bernie Sanders. Ayant eu vent de sa flamme pour Roose­­velt, le séna­­teur du Vermont explique qu’elle « a raison. Si nous voulons redon­­ner sa gran­­deur à l’Amé­­rique, nous devons renfor­­cer la sécu­­rité sociale pour que les seniors puissent prendre leur retraite avec la dignité qu’ils méritent. » La rappeuse et le poli­­ti­­cien finissent par échan­­ger, devant camé­­ras, en août 2019.

Dans un salon de manu­­cure, face à une Cardi B dont les cheveux raides tombent sur une robe émeraude, Sanders appelle les jeunes à s’im­­pliquer dans le proces­­sus poli­­tique : « Enre­­gis­­trez-vous pour voter, Trump ne veut pas que les gens de couleur parti­­cipent. » A-t-il aussi conseillé à son inter­­­lo­­cu­­trice de s’en­­ga­­ger, une fois les micros éteints ? L’his­­toire ne le dit pas, mais il lui a sans doute ouvert l’ap­­pé­­tit.


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