L’actualité architecturale a rarement été aussi riche qu’en ce moment — à ceci près qu’elle n’implique aucun architecte. 
A croire que ceux-ci boudent, ou méditent ce fameux paradoxe contemporain qui dit qu’une construction bas carbone, c’est un bâtiment qu’on ne détruit pas, que celui qu’on ne construit pas, c’est un bâtiment zéro carbone. 
Les deux premiers projets d’architecture que je vais évoquer semblent se rattacher sans trop de risque d’erreur à cette dernière catégorie. 

Il y a d’abord le tunnel imaginé par le plan de paix de Trump, entre la Cisjordanie et Gaza : coup de génie absolu, le Hamas battu sur son propre terrain, la Palestine enfin réunifiée, posée sur Israël à la façon gracile d’une cité lacustre — la mer Morte est si salée que même un pays peut flotter dessus. C’est une réaction assurément puérile, mais l’annonce de ce tunnel, comme autrefois l’ouverture de celui de Vélizy, qui faisait passer de façon magnanime l’A86 sous Versailles, m’a mis dans un état de grande excitation géographique. Comme le tunnel sous la Manche avant lui, comme Suez et Panama — heureusement que le petit actionnaire en moi est plus prudent que l’ingénieur. 
Et quelques jours plus tard, combo : Boris Johnson annonçait le rattachement de l’Irlande du Nord à l’Ecosse. Bonheur. 
On en reprenait pour 20 ans, Des constructeurs de l’extrême, sur RMC Découverte. J’allais enfin pouvoir compléter ma collection de VHS du pont de Normandie, de Blu-Ray sur le viaduc de Millau. 
Peu m’importait d’ailleurs la forme du pont : il serait sublime, c’est pour ce genre de choses que cet adjectif existait. 
Mais la seconde actualité architecturale repose précisément sur une moins bonne appréhension du concept de sublime : on a appris que, mécontent des quelques concrétions brutalistes qui égayent le vert tapis de la ville de Washington, le président Trump aurait ordonné que les bâtiments fédéraux retrouvent un peu de dignité et de grandeur, en revenant aux formes palladiennes classique : nul tribunal, nulle agence fédérale n’aurait jamais dû être logé ailleurs que dans un modèle réduit du Capitole : Twitter s’est empressé d’ironiser, en se demandant à quelle dégénérescence du néoclassicisme les Trump Tower, aux intérieurs radicalement chryséléphantins se rattachent, à quelles propylés le mur frontalier fait-il référence ?  On se demanda aussi qui serait le Speer de ce nouveau Néron, et on en arriva, paradoxe suprême, à éprouver de la pitié pour Frank Gehry, dont le mémorial à Eisenhower aurait déclenché l’ire présidentielle.
Malmené par la politique, instrumentalisé par la géopolitique, l’architecture, si j’en crois un récent et excellent article du Monde, subirait même des attaques venues du futur : la ville idéale du prince Salmane aurait vu son plan-masse dessiné, après que celui- ci ait vu Les gardiens de la galaxie, directement par les futuristes du film, les responsable des vues urbaines de la planète Xandar.
J’aimais jusque là prétendre, par pur snobisme, que le plus beaux des livres d’architecture de ma bibliothèque c’était le catalogue des cités imaginaires de la première trilogie de Star Wars : on ne se méfie jamais de ses maniérismes, qui sont toujours le premier degré de quelqu’un d’autre.
L’article était stupéfiant : après les grandes catastrophes de l’urbanisme moderne, la grandiose épopée modernistes, on comprenait que la ville nouvelle de Neom baignerait dans une sorte de glue futuriste, de myrrhe synthétisée dans l’Arabie heureuses de quelques supercalculateurs d’Hollywood.
Mieux encore, on apprenait que la kitchissime cité des sables recrutait, comme architectes, de singuliers héritiers cueillis un peu partout dans le monde flottant de la jet-set, un enfant de Martin Gray, devenu une sorte d’agent immobilier sur la Côte d’azur, une petite fille de Cousteau et enfin le plus passionnant de tous les héritiers maudits du show-biz, Jean-Michel Jarre lui-même, qui faute de pouvoir jamais égaler la carrière hollywodienne de son père, fit venir Hollywood à lui, à chacun de ses concerts, envisagé comme un incontournable et défintif blockbuster. Y aurait-il des lasers tournoyant au dessus de Neom ? 
Tout ce petit monde joyeusement cosmopolite se partageait déjà la ville — à peine mentionnaient-ils, un peu gênés, l’existence de cet encombrant fantôme, celui du corps démembré, disparu, du journaliste Khashoggi.
D’ailleurs, notait l’un des architectes improvisés du rêve du prince Salmane : “L’affaire Khashoggi a permis de faire la part entre les “haters”, les sceptiques et les vrais amis de l’Arabie saoudite. »
On sait depuis Tite-live qu’on ne fait pas de cité sans un beau sacrifice, et on en remercierait presque Khashoggi d’avoir sauté, avec son blog, par dessus le sillon sacré du prince Salmane : Romulus avait trouvé son Remus.



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